Ebola en RDC : le virus au miroir des mythes et de la désinformation

En 2 lignes

Ecrit par Ange Adihe Kasongo, journaliste et fondatrice de Balobaki Check 

05/22/2026

En bref

Malgré la multiplication des communications officielles piétinant la désinformation, la 17e épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo (RDC) progresse avec une célérité déconcertante. Selon les données publiées jeudi par le ministère de la Santé du pays le 21 mai, cette épidémie a entraîné 160 décès présumés sur 670 cas présumés, dont 61 ont été confirmés. L'épidémie a été déclarée le 17 mai dernier. Comment expliquer que plus de cent vies se soient éteintes en moins d’un mois sans que l’ombre du virus ne soit seulement évoquée ?

La réponse réside dans le silence fertile des communautés, là où le virus a circulé sous le manteau du mythe et de l’absence de l’intégrité de l’information. En Ituri, épicentre du virus, la maladie a d’abord été perçue comme une malédiction mystique, selon le ministre de la Santé de la RDC.

Jeudi, un hôpital a été attaqué en Ituri, pourquoi donc ? Dans la ville de Rwampara, l’un des foyers de l’épidémie en Ituri, des affrontements ont éclaté après que la famille d’une victime présumée d’Ebola a contesté le fait que la maladie l’ait emporté et a exigé la restitution de son corps. Les manifestants se sont rassemblés devant l’hôpital et ont incendié des tentes gérées par l’organisation médicale humanitaire ALIMA, ce qui a conduit la police à tirer des coups de semonce et à lancer des gaz lacrymogènes, ont indiqué les témoins.

En voyant les vidéos montrant cet hôpital incendié, je me suis rendu compte de la réalité: le mythe et la désinformation accélèrent la contagion en deux temps, trois mouvements.

« Le défi c’est aussi de faire en sorte que les gens arrêtent de penser que c’est une maladie mystérieuse»

Cette phrase du ministre de la Santé lors de deux conférences de presse à Kinshasa en moins d’une semaine interpelle; et permet de mieux cerner la fulgurante propagation d’Ebola en Ituri

La discussion avec un opérateur minier, contact de longue date, m’a laissé perplexe, mercredi 20 mai; il affirme qu’ Il y a eu des rumeurs en avril, selon lesquelles

« un cercueil revenant qui venait toquer à la porte des gens. Et quand ça toque à ta porte, tu auras une petite fièvre avec des maladies comme la grippe; ensuite tu meurs».

Impossible d’y croire, n’est-ce pas, et pourtant ces folles rumeurs ont alimenté le silence de la communauté face aux centaines de morts.

Un extrait de l’article intitulé Institutional trust and misinformation in the response to the 2018–19 Ebola outbreak in North Kivu, DR Congo: a population-based survey et publié en 2019 sur le site Harvard Humanitarian Initiative a glissé un élément qui m’a intéressé et qui montre que la question liée à la confiance et la désinformation est assez complexe les comportements préventifs pendant Ebola.

Une autre source membre de la société civile a raconté “ Dans les zones minières, le virus devient l’instrument d’un sacrifice occulte : un administrateur aurait injecté la maladie pour troquer le sang des siens contre la richesse du sous-sol”.

Le ministre de la Santé a relaté au cours d’un point de presse qu’il y a eu un deuil autour du 24 avril à Bunia : un corps manipulé sans précaution. ” Nous avons un malade qui meurt à Bunia le 24 avril d’une maladie non identifiée, le corps est ramené dans une zone de santé et c’est lors de cérémonie funéraire que les gens pensent que c’est une maladie mystique. Et finalement le premier cas est signalé le 5 mai, (…) raconte le ministre de la Santé face à la presse.

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À l’ère des réseaux sociaux, ces mythes ancestraux s’amplifient, portés par une parole d’autorité dans les villages que nul n’ose contredire. Entre l’absence d’éducation aux médias et l’isolement rural, la vérité scientifique s’efface devant le conte tragique et la désinformation, laissant le champ libre à une transmission que seule la restauration de l’intégrité de l’information pourra véritablement endiguer.

En 2014, le ministère de la Santé de Guinée avait mis en place une ligne d’assistance lorsqu’il a annoncé l’épidémie d’Ebola dans le pays avec comme objectif principal de répondre aux préoccupations de la population; en relisant les articles on retrouve notamment des affirmations telles que : Est-ce que manger des oignons crus une fois par jour pendant trois jours me protégera contre Ebola ? Peut-on manger des mangues sans danger ? Est-il vrai que boire du lait concentré tous les jours permet d’éviter d’être infecté par Ebola ? 

A la date du 20 mai, le Docteur Muyembe, le virologue et co-découvreur d’Ebola en 1976 racontait que « nous menons une recherche active dans les communautés afin de déterminer les circonstances des décès signalés dans les familles. Toutes ces informations sont compilées pour identifier les décès probables liés à cette maladie»,

Le défi n’est plus seulement médical, il est cognitif : il faut briser le récit du mystère qui alimente la désinformation.

Défis de l’accès à l’information fiable

Comme en période de conflit armé, où la parole officielle peine à être entendue pour orienter la communauté; certains choisissent de ne point communiquer afin de ne pas exposer les failles d’un système qui est pourtant décrié. Lors de l’entrée de la rébellion AFC-M23, de nombreuses personnes avait affirmé que le manque d’informations fiables et impartiales avait retardé leurs départs avant l’arrivée des rebelles et freiné les efforts humanitaires. Cette fois, il est question de santé publique. Même le Professeur et virologue congolais Muyembe a pointé les failles d’une surveillance, incapable de déceler cette hécatombe silencieuse dans la communauté.

Ancrées dans des traditions aux interprétations souvent subjectives, nos sociétés voient aujourd’hui leurs mythes transfigurés par les réseaux sociaux en dogmes incontestables. Cette mutation s’opère au détriment de l’intégrité de l’information, laissant le champ libre à une désinformation qui s’enracine là où l’éducation aux médias et l’éducation à la citoyenneté font défaut. Dans l’isolement des zones rurales, la parole de l’autorité demeure souveraine : si le chef s’égare, c’est tout un village qui, dans un élan de fidélité aveugle, s’enfonce avec lui dans l’erreur.

Ecrit par Ange Adihe Kasongo, journaliste et fondatrice de Balobaki Check – co-auteure de l’enquete sur les abus sexuel pendant la riposte Ebola  publiée par the Thomson Reuters en 2021.

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