En Afrique francophone, l’arbre du fact-checking qui cache mal la forêt du debunking 

Plusieurs acteurs de l’information en Afrique réunis à Dakar, au Sénégal, lors de la quatrième édition de l’Africa Facts Summit, la rencontre continentale des fact-checkers, en octobre 2025.

En 2 lignes

Par la Plateforme africaine des fact-checkers francophones

04/02/2026

En bref

En Afrique francophone, le fact-checking, entendu comme l’examen des déclarations faites par les acteurs publics de premier rang, représente moins de 10 % de la production éditoriale des initiatives de lutte contre la désinformation. Il est largement éclipsé par le debunking qui domine à plus de 90 %. Derrière ce chiffre, une triple contrainte : la pression des réseaux sociaux, les exigences quantitatives des bailleurs et le poids des contextes semi-autoritaires qui réduisent les fact-checkers à l’autocensure ou à la prudence.

Et si les fact-checkers d’Afrique francophone prenaient un moment d’arrêt pour engager une véritable pause introspective, nécessairement critique ? Une telle démarche consisterait d’abord à interroger de manière rigoureuse leurs propres productions, afin d’en évaluer la portée et les tendances thématiques, ne serait-ce que sous un angle quantitatif. Cette réflexion permettrait de mesurer comment, à travers les formats qu’ils mobilisent, les acteurs du fact-checking participent à l’assainissement du débat public, aujourd’hui perturbé par le désordre informationnel aggravé par les technologies numériques. Une telle introspection viserait ainsi à dépasser la logique d’un simple monitoring pour renouer avec une ambition analytique et sur « comment les organisations francophones se sont emparées de l’exercice de vérification et de démentis des fausses nouvelles » à travers le fact-checking et le debunking. L’entreprise n’est pas futile. Surtout en ces moments où, le questionnement porte sur l’efficacité de la contribution de ces organisations. 

Naguère consubstantiel au journalisme, en tant que méthode inhérente de vérification de l’information, le fact-checking s’est progressivement constitué en genre journalistique à part entière, matérialisé par des rubriques et formats dédiés. Sa pratique s’est mondialisée, connaissant une expansion accélérée à la faveur de la pandémie de la Covid-19, et se présente désormais comme une réponse structurée à la désinformation, ainsi qu’un rempart essentiel pour les sociétés démocratiques confrontées à des vagues continues de contenus falsifiés.

En Afrique francophone, cette évolution s’observe tant à travers la multiplication des initiatives de fact-checking que par leur sophistication croissante et leur intégration progressive dans la formation et la pratique journalistiques. Sous l’effet de plusieurs facteurs convergents – la transformation des écosystèmes médiatiques, l’action d’acteurs institutionnels et associatifs, ainsi que la demande sociale pour une information vérifiée et de qualité – le fact-checking s’est diffusé dans l’ensemble de la région. Médias traditionnels, plateformes spécialisées et organisations de la société civile s’en sont emparés pour rétablir la vérité des faits et favoriser un débat public fondé sur la rationalité et la transparence.

Désormais implanté dans l’espace médiatique africain, le fact-checking en Afrique francophone a, cependant, jusque-là été l’objet de peu d’études au point qu’il soulève une interrogation majeure : quelles en sont les caractéristiques dominantes en Afrique francophone ? Quels sont les thèmes privilégiés par les acteurs de la vérification et quels formats éditoriaux mobilisent-ils pour repousser les frontières du faux ? Quelles incidences a le contexte socio-politique sur les pratiques des fact-checkers de cette région ?

Plusieurs acteurs de l’information en Afrique réunis à Dakar, au Sénégal, lors de la quatrième édition de l’Africa Facts Summit, la rencontre continentale des fact-checkers, en octobre 2025.

Plusieurs acteurs de l’information en Afrique réunis à Dakar, au Sénégal, lors de la quatrième édition de l’Africa Facts Summit, la rencontre continentale des fact-checkers, en octobre 2025.

Corpus et méthodologie d’échantillonnage

L’observation a porté sur des productions de 26 organisations de fact-checking et d’initiatives parmi les plus représentatives dans la lutte contre la désinformation, issues de neuf pays d’Afrique francophone  : Bénin (Badona, Bénin Check et La Nation), Burkina Faso (Fasocheck), Cameroun (Datacheck, KubaaruCheck, Stopblablacam, StopInfox et 237 Check), Côte d’Ivoire (Eburnie Today et IvoireCheck), Mali (l’Association des Blogueurs du Mali, Benbere et LeJalon), République Centrafricaine (Centre Afrique Check, Stop A Tene et Oubangui Média), République Démocratique du Congo (Balobaki Check), Sénégal (Africa Check, Dubawa, Soleil Check, Ouestaf News, PesaCheck )et Togo (Togocheck). L’ensemble des productions de ces 26 organisations s’étendant de septembre 2023 à septembre 2025 a constitué le corpus.

Le choix des médias et des initiatives retenus pour cette étude s’est appuyé sur les organisations membres de la Plateforme Africaine de Fact-checkers Francophones (PAFF), chacune ayant identifié, dans son pays, les initiatives de vérification les plus représentatives et actives. Il convient de noter que Congo Check, membre de la PAFF et première organisation de fact-checking en République démocratique du Congo, n’a pas été intégré à l’analyse : bien que sollicitée, l’organisation n’a pas été en mesure de transmettre ses données. La collecte des informations a été réalisée de manière collaborative par les membres de la PAFF.

Par ailleurs, certains pays d’Afrique francophone où le fact-checking demeure embryonnaire – tels que le Congo, le Gabon, la Guinée, le Niger ou le Tchad – n’ont pas été inclus dans le périmètre de la présente étude.

Graphique n°1 : Nombre de médias et d’initiatives de lutte contre la désinformation étudiée par pays d’Afrique francophone

Graphique n°1 : Nombre de médias et d’initiatives de lutte contre la désinformation étudiée par pays d’Afrique francophone

Au terme de cette opération, 3061 articles répartis comme suit et représentant l’ensemble de la production des 26 organisations des 9 pays étudiés ont été monitorés. Le Sénégal (862 articles soit 28,16%) et le Mali (674 articles soit 22,01%) représentent le plus grand volume de l’échantillon. Le Cameroun avec 352 articles (11,49%) tient la troisième place dans l’échantillon, devant le Togo (248 articles soit 8,10%), la République Centrafricaine (237 articles soit 7,74%), la Côte d’Ivoire (223 articles soit 7,28%) et le Burkina Faso (186 articles soit 6,07%) qui oscillent chacun entre 6% et 8%  du total. Le Bénin comptabilise 168 articles étudiés. La République Démocratique du Congo avec 111 articles monitorés représente le plus faible volume de l’échantillon. (Note : Congo Check, la première et principale organisation de fact-checking en RDC ne figure pas dans la présente étude. ) 

Catégorisation et distribution thématique

Afin de classifier les articles analysés, une grille de lecture composée de douze thématiques a été élaborée. Ces catégories ont été définies de manière à couvrir l’ensemble des domaines récurrents dans le corpus étudié, tout en permettant une analyse comparative des tendances informationnelles. Les thématiques retenues sont les suivantes : Politique, Sécurité, Économie, Canulars et cyberescroquerie, Sport, Santé, Sciences et Technologies, Éducation, Environnement et climat, Genre, Migration, Autres.  

Cette catégorisation vise à faciliter l’identification des champs discursifs dominants, ainsi que la répartition des efforts de vérification selon les enjeux thématiques.

Outre la catégorisation thématique, les articles monitorés ont été classifiés en fonction du format ou genre employé pour leur traitement. Deux formats principaux généralement employés dans la réponse éditoriale contre la désinformation ont été retenus : le fact-checking et le debunking. Dans le cadre de ce travail, ont été classés comme articles de debunking, toutes les publications fondées sur la vérification de contenus viraux en ligne, notamment sur les réseaux sociaux. Selon Vincent Carlino et Nathalie Pignard-Cheynel, le « debunking vise à déconstruire« démystifier » des rumeurs, des théories ou des fake news qui circulent de façon virale sur les plateformes numériques ». Alors que le fact-checking se distingue par sa froideur clinique, le debunking, « tout en restant amarré à la vérification des faits, s’autorise une prise de positionnement beaucoup plus assumée, en orientant sa focale sur l’explication des fake news, leur mise en contexte, voire la clarification des intentions de leurs auteurs. » 

Quant aux articles du format fact-checking, ils sont ceux ayant porté sur la vérification de faits tirés d’une déclaration publique entre guillemets et assorti d’une conclusion « vrai/faux/imprécis/etc. » L’article de fact-checking se caractérise par son « développement relativement long et détaillé, fondé sur des données (souvent chiffrées) issues de rapports et de statistiques officielles, ainsi que sur des avis d’experts, le tout afin de proposer l’information la plus précise et juste possible. » 

La politique et la sécurité dominent le champ thématique de la production éditoriale contre la désinformation en Afrique francophone

Quelles thématiques les initiatives francophones dédiées à la lutte contre la désinformation mettent-elles en avant, lesquelles elles négligent-elles ? 

Les initiatives francophones de fact-checking consacrent l’essentiel de leur production éditoriale aux thématiques de politique et de sécurité (46%). Cette prédominance s’explique par les crises et conflits violents qui traversent plusieurs pays de la région : d’un côté, les guerres et instabilités en Centrafrique et en RDC ; de l’autre, la menace terroriste qui s’est installée durablement au Sahel central (Burkina Faso, Mali) et qui frappe désormais aux portes de leurs voisins immédiats (Bénin, Côte d’Ivoire, Togo). Ces tensions génèrent une véritable guerre informationnelle où les récits mensongers deviennent des armes, offrant aux fact-checkers une matière abondante à vérifier.

En dehors de ce champ dominant, les canulars et la cyberescroquerie (11,98%) occupent une place importante, suivis de près par la santé (11,60%) et l’économie (10,02%). La santé illustre une dynamique contrastée :peu couverte au Sénégal (3,21 %), elle est au contraire centrale au Togo (35,88 %) et en République Centrafricaine (34,68 %), au Bénin (20,23 %). Dans le Sahel central, elle apparaît comme une « thématique refuge », notamment au Burkina Faso. (18,27 %).

Climat, Éducation, Égalité et Migration à la marge

Certaines thématiques restent très peu présentes dans la production éditoriale contre la désinformation en Afrique francophone. Il s’agit notamment de l’égalité entre les sexes et les sujets liés aux femmes occupent une place de choix. Dans toutes les initiatives étudiées, cette thématique représente moins de 2 % de la totalité des contenus analysés, à l’exception relative du Burkina Faso où elle tient pour 2,68%.

Les enjeux environnementaux et climatiques restent eux aussi minoritaires, avec une présence globale de (3 %). Ils sont totalement absents en Côte d’Ivoire et au Togo, émergent timidement au Burkina Faso (5,37 %) et au Cameroun (4,26 %).  Seuls les fact-checkers du Sénégal font figure d’exception en y consacrant 8,58 % de l’ensemble de leurs articles.

Les thématiques liées à l’éducation, aux sciences et à la technologies ne sont guère mieux loties. Quant à la migration (1,8 %) elle est quasi inexistante dans l’espace éditorial d’Afrique francophone dédié à la lutte contre la désinformation. Seuls le Sénégal (4,06 %) et le Togo (4,02 %) lui accordent une place significative. 

Graphique n°3 : Répartition thématique dans les productions des initiatives d’Afrique francophone

Graphique n°3 : Répartition thématique dans les productions des initiatives d’Afrique francophone

L’arbre du Fact-checking qui cache mal la forêt du debunking 

La production éditoriale en Afrique francophone contre la désinformation reste essentiellement dominée par le debunking. Sur les 3061 articles monitorés, seulement 9,04 % relèvent du fact-checking, contre 90,95 % du debunking. Cette tendance exprime une forte propension des fact-checkers francophones à couper les ailes aux fausses informations virales qui circulent sur les réseaux sociaux notamment plus qu’à une investigation de fond à travers la vérification des faits.

Graphique n°4 : Répartition entre fact-checking et debunking dans la production d’Afrique francophone

Graphique n°4 : Répartition entre fact-checking et debunking dans la production d’Afrique francophone

À l’échelle globale, moins de 10 % des articles produits par les médias et initiatives de lutte contre la désinformation en Afrique francophone relèvent du fact-checking. Une analyse plus fine des résultats par pays révèle cependant quelques disparités saillantes. Au Burkina Faso, malgré un volume moyen d’articles produits, le pourcentage des articles dédiés au fact-checking triple presque (29,03%) celui observé pour l’ensemble des pays d’Afrique francophone. Au Bénin (18,7%), en RDC (17,1%, au Cameroun (14,8%) et en RCA, le recours au fact-checking comme est modéré, légèrement au-dessus de la tendance globale que représente le Sénégal (9,16 %) malgré le plus grand volume d’articles produits. À l’extrême opposé de ce groupe de pays, dans le lot constitué par le Mali et le Togo se singularise par une quasi absence du fact-checking dans les contenus éditoriaux monitorés. 

Graphique n°6 : Fact-checking vs Debunking dans les pays d’Afrique francophone. 

Graphique n°6 : Fact-checking vs Debunking dans les pays d’Afrique francophone.

Si comme le montrent les chiffres, le fact-checking occupe une part congrue dans l’espace rédactionnel dédié à la lutte contre la désinformation et ce dans tous les pays et dans toutes les thématiques envisagées, il ressort de la fine observation des résultats une tendance à la fois inédite et intéressante. En effet, les thématiques marginalisées font, paradoxalement, l’objet de plus d’investissement dans le traitement journalistique par le fact-checking. C’est le cas pour l’égalité et le climat. Lorsqu’elle est abordée, l’égalité bénéficie toutefois d’un traitement de fond. Les fact-checkers privilégient le format du fact-checking afin de rendre ces sujets plus intelligibles et crédibles. Au Burkina Faso, par exemple, tous les articles consacrés au genre ont été réalisés sous forme de fact-checking. En République centrafricaine, un tiers des contenus sur l’égalité relève également de ce format.

Le climat bénéficie d’un traitement journalistique de fond.  Quand ils réalisent des articles ayant trait à cette thématique, les organismes étudiés ont tendance à les aborder davantage par le fact-checking. Au Burkina Faso, 70 % des articles sur le climat et l’environnement, relèvent du fact-checking. Si du fait de leur complexité intrinsèque ces sujets se prêtent moins à du debunking, il faut aussi voir ce choix de traitement éditorial du média de fact-checking burkinabè le reflet d’une stratégie éditoriale assumée et qui l’éloigne des risques de représailles susceptibles de survenir sur des sujets politiques sensibles. Au Cameroun, 26,66 % des contenus sur le climat ont également été produits sous ce format.

Graphique n°7 : Distribution des Thématiques selon les formats debunking et fact-checking

Graphique n°7 : Distribution des Thématiques selon les formats debunking et fact-checking

 

Quelles sont les raisons du faible investissement dans le fact-checking, et comment comprendre la prédominance du debunking ?

Esquisser des lignes d’intelligibilité des pratiques éditoriales contre la désinformation en Afrique francophone appelle à analyser ses pratiques à l’aune du « pluralisme autoritaire », caractéristique essentiel des systèmes médiatiques de cet ensemble. En effet, comme l’a dressé Marie-Soleil Frère, « dans la majorité des pays d’Afrique francophone, l’espace public demeure sous contrôle et les pouvoirs publics mobilisent des stratégies sous-jacentes pour limiter la capacité des médias de jouer les contre-pouvoirs. »

Cette liberté sous tutelle est la première explication de la pratique mitigée du fact-checking. Parce qu’il démolit la propagande de tout pouvoir, le fact-checking et ses praticiens sont perçus comme des trouble-fêtes dont il faut contenir les effets réels ou fantasmés par tous les moyens, même les plus coercitifs. 

Ainsi, dans les pays d’Afrique francophones (Burkina Faso, Mali, République Centrafricaine et République Démocratique du Congo) en crises ouvertes (guerre, terrorisme, rébellion, instabilité politique) les pouvoirs en place sont engagés dans une guerre de récits qui n’épargne pas les fact-checkers. Cette guerre informationnelle a eu pour effet de confiner les fact-checkers dans une attitude prudentielle et d’autocensure.  Soucieux de préserver leur outil de travail, les fact-checkeurs du Burkina Faso et du Mali, par exemple, se gardent de vérifier les déclarations des personnalités publiques et de leurs relais quand bien même ces propos sont sujets à caution. 

Par ailleurs, la rupture de l’ordre constitutionnel a porté de façon indirecte un autre coup à la vitalité des organismes de fact-checking dans les pays du Sahel. Les activités politiques et syndicales y ont été interdites. L’expression citoyenne libre, par la prise de parole publique par le truchement des espaces de débats médiatisés, s’est dissoute. Dans ces conditions de rétrécissement des espaces civiques et d’érosion des libertés publiques, les fact-checkers se trouvent à la fois privés de matière première (sujets tirés de déclarations factuelles vérifiables) et de sources tant humaines que documentaires pour la vérification. 

Car de façon classique, la tâche du journaliste fact-checker consiste à « repérer, au sein des tribunes offertes aux personnalités publiques (souvent politiques), les affirmations qui semblent se prêter au mieux à un travail de vérification, en fonction de leur intérêt propre (sujets d’actualité, polémique etc.), et de leur intérêt journalistique (occasion de faire le point sur le thème donné, thématique jugée accrocheuse, etc.) Ils doivent aussi prêter attention à leur caractère vérifiable : s’assurer qu’ils sont en mesure de trouver, dans le temps imparti à ce travail au sein de la rédaction, un rapport officiel, des données ou des archives, par exemple, qui permettent de confirmer ou d’infirmer la citation retenue. » 

Alors que l’assèchement des sujets politiques devrait permettre la mise en lumière d’autres thématiques, les fact-checkers de la zone n’ont pu véritablement opérer la ré-articulation. 

Par exemple, les organismes qui luttent contre la désinformation au Mali ne pratiquent presque pas le fact-checking. Au Burkina Faso, l’analyse des articles de fact-checking indique une relégation de la thématique politique en troisième position, bien derrière les sujets liés à la sécurité et à la santé. La prédominance des sujets de fact-checking de santé (34 %) porte quant à elle la trace d’un choix éditorial qui traduit une stratégie d’évitement. En RCA également la thématique santé (34,68 %) supplante largement la sécurité (24,05 %) et politique (15,18 %) qui réduit d’éventuels quiproquo avec les pouvoirs établis. « Dans ce climat, il n’y a rien de plus délétère pour le fact-checker que d’interpréter le rôle de trouble-fête. » 

Ces contraintes liées au contexte politique ne sont pas que l’apanage exclusif des organismes de fact-checking du Sahel ou d’Afrique centrale en butte à des conflits. Leurs effets se font sentir dans les organismes de fact-checking des autres pays en apparence plus démocratiques. En Côte d’Ivoire et au Togo, le fact-checking n’y est simplement pas pratiqué. L’appauvrissement du débat démocratique assèche la vitalité du fact-checking. « À Togocheck, nous avons une ligne éditoriale claire qui  repose sur la neutralité, la transparence et la traçabilité des informations. En principe, cette ligne nous engage à vérifier les déclarations publiques.  Mais nous ne pratiquons pas encore le format fact-checking. La raison est simple. Fact-checker, c’est parfois contredire une autorité ou un acteur influent. Et cela expose à des réactions, parfois fortes. Nous craignons les pressions que ce travail peut entraîner »,  a déclaré Noël Tadegnon, directeur de la publication de Togocheck.

L’influence du programme de vérification par des tiers de Meta

La prédominance du debunking sur le fact-checking observée dans les pratiques des organismes de lutte contre la désinformation en Afrique francophone peut certes être reliée au contexte semi-autoritaire de plusieurs pays concernés. Toutefois, réduire ce phénomène à cette seule explication serait insuffisant. Le passage d’un fact-checking approfondi, caractéristique des débuts, à un debunking rapide des rumeurs virales circulant sur les réseaux sociaux traduit également l’inscription de ces initiatives dans une tendance globale, favorisée entre autres par la fragilité des modèles économiques et la volonté d’être plus réactifs.

Par ailleurs, les fact-checkers francophones se détournent progressivement du fact-checking, « jugé trop chronophage et incapable de couvrir l’ensemble des informations trompeuses diffusées sur les réseaux sociaux » Cette limite attribuée au fact-checking a des conséquences directes sur les finances et sur la perception de l’utilité des organismes de lutte contre la désinformation en Afrique francophone.

Reposant sur des modèles économiques fragiles, la plupart de ces structures dépendent du soutien ponctuel et opportuniste d’acteurs extérieurs (ONG, programmes occidentaux de développement des médias, chancelleries, etc.). Ces financements sont généralement conditionnés à une production quantitative d’articles de vérification. Selon Valdez Onanina qui dirige le bureau d’Africa Check pour l’Afrique francophone, « le modèle qui structure aujourd’hui une grande partie du fact-checking, en Afrique francophone notamment, induit une logique de redevabilité quantitative envers les bailleurs. Cette course aux indicateurs chiffrés (nombre d’articles produits, de formations dispensées, de bénéficiaires atteints) génère un productivisme qui affecte directement la qualité des contenus : pertinence discutable des sujets traités, rigueur méthodologique en retrait. En clair, la poursuite d’objectifs quantifiables finit par éroder ce qui devrait en être le cœur : la fiabilité et la rigueur éditoriales ».  

Cette logique du chiffre, combinée à l’irruption de nouveaux acteurs non conventionnels dans le champ informationnel – citoyens, influenceurs, créateurs de contenus, agences d’influence et de relations publiques – a profondément transformé les dynamiques de vérification.

Portées par la puissance des réseaux sociaux, ces pratiques activistes, parfois malveillantes, détournent l’attention des fact-checkers. Ceux-ci se retrouvent absorbés par la vérification de déclarations ou d’images superficielles, souvent éloignées des véritables enjeux sociétaux. Ce phénomène s’apparente à une stratégie de diversion, une forme de « surcharge opérationnelle » (operation overload), qui monopolise leur énergie et leur vigilance au détriment d’une analyse approfondie des sujets essentiels.

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C’est aussi dans ce sens qu’il faut situer l’attrait et l’influence que programme Third Party de Facebook, a pu exercer sur nombre d’initiatives et de médias pratiquant le fact-checking en Afrique francophone. À l’exception d’Africa Check et de Congo Check (pas pris en compte dans cette étude), très peu d’organismes d’Afrique francophone ont été partenaires de Meta dans le cadre du Third Party. Pourtant, nombre d’entre eux nourrissent l’espoir d’en être partie prenante un jour. Cette opportunité présente à leurs yeux un double avantage : accéder à une source de financement conséquent (surtout quand ils se raréfient de plus en plus)  et prouver par-là, la légitimité de leur travail par sa mise en lumière (visibilisation) et sa reconnaissance internationale au moment où dans leur  espace d’évolution domestique ils sont perçu avec méfiance et suspicion

L’engouement pour le debunking a de beaux jours devant lui. Pour la première fois, les Prix africains du fact-checking organisés par Africa Check, a décerné des prix dans la catégorie debunking, lors de l’Africa Fact Sumit à Dakar en octobre 2025.  “Le fact-checking et le debunking sont complémentaires. Pour les fact-checkeurs d’Afrique francophone, l’enjeu fondamental réside dans l’harmonisation de leurs pratiques éditoriales en vue de se conformer aux exigences de ces deux genres. De façon stratégique, le debunking me semble le genre le plus approprié à la viralité et à l’amplitude des fake news rencontrées dans ces pays. Mais pour l’employer à bon escient, les fact-checkeurs devraient aller au-delà de la simple fausseté des contenus véhiculés pour en expliquer les mécanismes sous-jacents de leur diffusion ainsi que les techniques employées par les producteurs du faux afin de les rendre crédibles. Il leur rend le faux intelligible en le déconstruisant à rebours.” analyse Boureima Salouka, fondateur de Fasocheck

Enseignements

Cet exercice de monitoring analytique nous aura permis de cerner, dans ses grandes lignes, les pratiques éditoriales en œuvre contre les fake news en Afrique francophone mais également de mettre en évidence quelques mutations en cours.  

En termes de format, la pratique dans cette région reste influencée par le dynamisme global caractérisé de plus en plus par un glissement du fact-checking originel vers le debunking. Dans la sphère d’Afrique francophone, le recours accru au debunking ne relève pas uniquement d’un choix stratégique des organismes de lutte contre la désinformation, mais constitue une adaptation à une triple contrainte induite par la rapidité de diffusion des rumeurs sur les réseaux sociaux, les exigences quantitatives imposées par des bailleurs de fonds externes, et la pression exercée par de nouveaux acteurs non conventionnels dans le champ informationnel.

Ainsi, la prépondérance du debunking traduit moins une préférence méthodologique qu’une réponse pragmatique à des contraintes structurelles, ce qui limite la capacité de ces initiatives à produire un fact-checking approfondi sur les enjeux sociétaux majeurs. En effet, en termes de sujets traités, si l’on observe un large spectre de thématiques abordées, il reste que la politique, la sécurité et la santé sont dominantes dans les productions analysées, laissant à la périphérie les thématiques relatives à l’égalité genre, au climat ou encore à la migration. Ces trois thématiques rendues ultra-minoritaires, constituent les angles morts thématiques de la réponse éditoriale formulée contre la désinformation par des organismes œuvrant dans l’espace d’Afrique francophone. Investir ces domaines thématiques pourrait, à l’avenir, se révéler la bouée de sauvetage des organismes francophones de lutte contre la désinformation, entravées dans leur volonté par le système semi-autoritaire et la précarité économique dans lequel l’écrasante majorité d’entre eux opèrent. 

Note bibliographique

  • Vincent Carlino, Nathalie Pignard-Cheynel, Du fact-checking au debunking : quand les publics s’immiscent dans la lutte des journalistes contre les fake news, Alexandre Joux (dir), Journalisme et post-vérité, Clamecy, septembre 2023, Pp.107-121)
  • ibid,3-   Laurent Bigot, Du journalisme d’information au journalisme de démenti : les rédactions entre soumission aux plateformes et quête de stratégie, in Le manuel de journalisme, p.396)) 
  • Marie-Soleil Frères, Journalismes d’Afrique, P 205, De Boeck, 2016.
  • Laurent Bigot, Du journalisme d’information au journalisme de démenti : les rédactions entre soumission aux plateformes et quête de stratégie, in Le manuel de journalisme, p.396)
  • Giuliano Da Empoli, Les ingénieurs du chaos, P25, Gallimard, 2019
  • Vincent Carlino, op cit

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