Des images recyclées pour désinformer
Compte tenu de leur viralité, les contenus examinés dans cet article constituent un échantillon de quatre publications sur les dix que nous avons collectées sur le réseau social X entre le 13 et le 15 octobre 2026 ( ici,ici, ici et ici,). Au 18 octobre 2026, ces publications avaient cumulé plus de 205.056 vues et 325 partages.
Le 13 octobre 2026, 24h après l’annonce de la création du FRN, Franck Mbutu, qui se présente comme activiste des droits de l’homme et cadre du parti Ensemble pour la République, dirigé par l’opposant congolais Moïse Katumbi, a publié le message suivant sur X : “ Des intrépides du Front pour la Refondation de la Nation ont entamé leur première marche en direction du Katanga. Si Félix Tshisekedi est prudent, il devait démissionner. ” Le message est accompagné d’une vidéo montrant des hommes en tenue militaire, lourdement armés, en train de marcher. Au 17 octobre, cette publication avait été vue plus de 55 000 fois .
Le 14 octobre, Daniel Sango a publié sur X le message suivant: “ Le FRN annonce de manière irrévocable qu’il va prendre Uvira dès maintenant, au cours de cette semaine.” En 72heures, cette publication avait enregistré plus de 23 000 vues. La biographie de son compte ne fournit aucune information sur son auteur. Toutefois, ses cinq dernières publications au moment de notre observation reprenaient des récits favorables au FRN, présenté comme l’ex AFC/M23.
Le 15 octobre 2026, le compte Mutesi RDCongo, suivi par plus de 13 000 personnes, a publié le message suivant :“ À mes frères et sœurs du Katanga et de Kalemie : rassurez-vous, les libérateurs du #FRN sont en route ”. Quarante-huit heures après sa publication , ce message avait enregistré plus de 31 000 vues.
Enfin, David Sage Mulunda, qui se présente comme avocat, a également publié message sur X le 15 octobre pour remercier Erik Prince, fondateur de la société militaire privée Blackwater, pour son soutien. “UN GRAND MERCI À ERIK PRINCE POUR SON SOUTIEN ! 🇨🇩🔥 “, a-t-il écrit. Sa publication est accompagnée d’une vidéo montrant des chars de combat en mouvement dans la brousse. Deux jours après sa mise en ligne, elle avait enregistré plus de 23 500 vues.
Au-delà de ces publications d’autres ont circulé ici, ici, ici, ici, ici

Capture d’écran et collage fait par Balobaki Check
Profil des diffuseurs
L’analyse des contenus publiés par les comptes X examinés dans le cadre de cet article montre que les publications proviennent de comptes soutenant différents camps engagés dans le conflit dans l’Est de la République démocratique du Congo ( RDC), à savoir les pro-Kinshasa et les pro-rebelles.
Sept des dix publications que nous avons collectées, devenues virales sur le réseau social X entre le 13 et 18 octobre 2026 proviennent de comptes (1,2,3,4) qui relaient des récits favorables au FRN (ex-AFC/M23). Cette tendance ressort de l’examen de leurs cinq dernières publications au moment de notre analyse . Les trois autres publications proviennent de comptes diffusant des récits favorables au camp pro-Kinshasa. (1,2,3)
Les auteurs de ces publications se présentent notamment comme des journalistes, des activistes des droits humains ou des membres de partis politiques.

Les faits :
Afin de vérifier l’authenticité de ces images et des vidéos accompagnant ces publications, nous avons effectué des recherches d’images inversées à partir de captures d’écrans extraites des contenus diffusés. Cette démarche nous a permis de retrouver des occurrences antérieures de certaines vidéos et de comparer leur contexte d’origine aux affirmations des internautes.
Contrairement à ce qu’affirme l’auteur de la première publication, la vidéo ne montre pas des combattants du FRN traversant un pont en direction du Katanga. Selon les informations rapportées dans cet article, les images montrent plutôt des militaires éthiopiens à Zalmebsa, une ville située à la frontière entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Ces images ne permettent donc pas d’étayer l’affirmation selon laquelle des combattants du FRN se dirigeaient vers le Katanga au moment de la publication.

Capture d’écran et collage fait par Balobaki Check
La deuxième vidéo ne prouve pas non plus une avancée imminente des combattants du FRN vers Uvira. Nos recherches ont permis de retrouver la même vidéo, publiée en 2025, qui montre une colonne de soldats indonésiens. Ces images, antérieures à la publication examinée, ne permettent donc pas de confirmer l’affirmation selon laquelle des combattants du FRN seraient en route vers Uvira. Balobaki Check avait déjà consacré un article à cette vidéo, dans lequel son contexte d’origine avait été examiné. Vous pouvez le consulter ici.

Capture d’écran et collage fait par Balobaki Check
La troisième vidéo montre effectivement des combattants de l’AFC/M23 en République démocratique du Congo,mais elle est ancienne. Nos recherches ont permis de retrouver une publication antérieure de cette vidéo datant de 2025 . Les images auraient été filmées à Kamanyola, dans la province du Sud-Kivu, bien avant l’annonce de la création du FRN. Elles ne permettent donc pas de confirmer les affirmations associées à la publication récente.

Capture d’écran et collage fait par Balobaki Check
La quatrième publication, diffusée le 15 octobre 2026, prétend montrer un déploiement de mercenaires liés à Erik Prince, fondateur de la société militaire privée Blackwater , dans l’Est de la RDC. Cependant, nos recherches ont permis de retrouver cette séquence dans un autre contexte : elle montre un entraînement de l’armée américaine dans la ville d’Oklahoma, aux États-Unis . La vidéo était déjà en ligne en 2025. Un extrait correspondant est visible ici à partir de la dixième minute.
Concernant la présence de mercenaires liés à Erik Prince dans l’Est de la RDC, plusieurs médias ont publié des articles sur le sujet, notamment ici,ici, ici . Toutefois, l’existence de ces informations ne permet pas d’établir que la vidéo examinée montre leur déploiement dans l’Est du pays le 15 octobre 2026.

Capture d’écran et collage fait par Balobaki Check
La récurrence des mentions d’Uvira et du Katanga dans ces publications pourrait s’expliquer par des considérations à la fois géographiques et politiques. Contacté par Balobaki Check, Reagan Miviri , chercheur à Ebuteli, un institut congolais de recherche sur la politique, la gouvernance et la violence, estime que l’arrivée de Joseph Kabila à la tête du FRN pourrait alimenter les spéculations sur une reprise des offensives vers le sud du pays.
« Certaines personnes estiment que l’arrivée de l’ancien président à la tête du FRN pourrait entraîner une reprise des offensives vers le sud », explique-t-il. Selon son analyse, le Katanga est régulièrement mentionné en raison des liens de Joseph Kabila avec cette région , dont il est originaire, tandis qu’Uvira est présentée dans ces récits comme une voie d’accès possible vers le sud de la RDC
Les risques et les conséquences de ces fausses informations au sein des communautés
La multiplication des fausses informations sur les réseaux sociaux constitue un défi majeur, notamment dans les zones touchées par les conflits. Alors que les populations se tournent de plus en plus vers les plateformes numériques pour s’informer, la fiabilité des contenus qui y circulent demeure préoccupante. Pour Il Ezéchiel Mbakulirahi, qui réside à Goma, dans l’Est de la RDC, les images sorties de leur contexte ou montées de manière à faire croire à des événements récents peuvent provoquer une véritable psychose au sein de la population.
“ Je me rappelle qu’étant à l’extérieur de Goma, j’avais vu des images présentées comme montrant une situation qui venait de se produire. Après vérification auprès de personnes présentes sur place, nous nous sommes rendu compte que ces images ne correspondaient pas à la réalité ”, témoigne-t-il.
Selon Azil Momar Lo, fact-checker et formateur au bureau francophone d’Africa Check, basé à Dakar, la désinformation liée à la sécurité dans un pays comme la République démocratique du Congo (RDC) peut avoir plusieurs conséquences.
“ En contexte de conflit, la désinformation peut semer la panique au sein des populations. Cette panique peut pousser les personnes concernées à recourir à des solutions inadaptées, voire dangereuses, pour assurer leur sécurité ”, explique-t-il.
Il estime également que la circulation répétée de fausses informations peut éroder la confiance des populations envers les autorités et les informations officielles, y compris lorsque celles-ci sont authentiques. À force d’être exposés à des contenus trompeurs, les citoyens peuvent éprouver des difficultés à distinguer les informations fiables des fausses nouvelles et à accorder du crédit aux mesures de sécurité annoncées par les autorités.
Sur le plan sécuritaire, les conséquences peuvent être particulièrement préoccupantes. La diffusion de fausses alertes faisant état d’attaques imminentes ou d’images anciennes présentées comme récentes peut installer un climat de peur. À l’inverse, lorsque ces alertes se révèlent infondées, les populations risquent de banaliser les avertissements ultérieurs, même lorsqu’ils sont véridiques.
« Quand une véritable attaque survient et que les autorités demandent aux populations de se mettre à l’abri, certaines personnes peuvent se dire qu’elles ont l’habitude d’entendre ce genre d’alertes et ne pas prendre les mesures nécessaires », souligne-t-il.
Cette perte de confiance peut ainsi exposer davantage les civils aux dangers en réduisant leur disposition à suivre les consignes de sécurité au moment où celles-ci sont réellement nécessaires.
Écrit par Moïse Esapa & Ravanelly Ntumba, Relecture : Kerene Yala, Mise en ligne : Mado Sakaji
Nos sources:
- Images recyclées ici,ici, ici et ici, ici, ici, ici, ici, ici
- Lien vers le résultat de la recherche de la première publication montre
- lien vers le résultat de la recherche de la deuxième publication datant de 2025
- Lien vers l’article de Balobaki au sujet de l’image 2
- Lien vers le résultat de la recherche de la troisième publication
- Lien vers le résultat de la recherche de la quatrième publication
- Lien vers plusieurs articles des médias ayant documentés sur la présence de blackwaterici,ici, ici




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